Le bitume d’une cour d’école brûle sous les pieds en plein été, et les enfants se serrent dans le seul carré d’ombre disponible. Sous cette croûte stérile, un sol entier ne demande qu’à boire la pluie et à rafraîchir l’air. Voici comment le laisser faire.

Pourquoi désimperméabiliser une cour d’école ? À notre sens, parce qu’un mètre carré vivant travaille gratuitement là où un mètre carré goudronné ne fait que stocker la chaleur et évacuer la pluie vers des réseaux déjà saturés, les jours d’orage comme les jours de canicule. Cela tient en une poignée de gestes : retirer le goudron là où il ne sert pas, replanter des arbres d’ombrage, laisser l’eau s’infiltrer ; le sol redevient l’éponge et le climatiseur du lieu, comme nous l’écrivions dans « Le sol d’abord ».
Avant tout argument réglementaire, il y a une sensation d’été. Une cour ombragée par de grands arbres, un sol qui garde sa fraîcheur au lieu de renvoyer la chaleur comme un four, ce sont des heures de récréation rendues aux enfants les jours de canicule, quand le bitume devient hostile et que l’ombre du préau ne suffit plus. Un store, un voile d’ombrage, la climatisation d’une salle de classe : tout cela se pose, s’entretient, se remplace. Un arbre planté au bon endroit fait le travail seul, saison après saison. Il grandit avec eux.
C’est ce pari que nous avons tenu dans la région de Chambéry, avec POESAGES : trois arbres et quelque 300 m² de gazon à la place du bitume, livrés en 2024. Sous l’asphalte, un sol attendait depuis des décennies de respirer à nouveau. Nous avons retiré le bitume là où il ne servait qu’à stocker la chaleur, puis planté des arbres d’ombrage voués à grandir. L’eau de pluie rejoint désormais directement la terre, au lieu de ruisseler vers une bouche d’égout. Ni gadget ni symbole : trois arbres et un sol rendu à la pluie, c’est peu, et cela suffit déjà à infiltrer, rafraîchir et ombrager sans qu’on ait besoin d’y penser. Il n’a pas fallu grand-chose pour changer l’été des enfants.
Ce mouvement est plus vaste que nous. La Ville de Paris a adopté sa stratégie de résilience en septembre 2017 ; depuis, elle transforme méthodiquement ses cours d’école : selon ses propres chiffres, 203 cours oasis et 5 crèches oasis à la mi-2026, pour un objectif de 360 cours en 2030 inscrit dans son Plan Climat. La méthode y est constante : matériaux naturels, préférence donnée à la pleine terre, arbres, murs et toitures végétalisés, jardins pédagogiques, et jusqu’à des fontaines pour donner à l’eau un rôle pédagogique plutôt qu’un simple rôle d’évacuation. C’est dans ce sillage que nous travaillons, à notre échelle.
Le bénéfice déborde la cour elle-même : ces cours sont ouvertes le samedi aux habitants du quartier, îlots de fraîcheur offerts en priorité aux personnes vulnérables lors des épisodes de forte chaleur. Une cour d’école désimperméabilisée n’est plus seulement un équipement scolaire ; c’est un service rendu à tout un quartier, quelques heures par semaine.
La méthode, sur le terrain, demande surtout de la discipline. On ne désimperméabilise pas toute la cour. On garde l’enrobé là où l’usage l’exige : terrain de sport, cheminements accessibles aux personnes à mobilité réduite. Le reste, souvent la majorité de la surface, revient au sol. On choisit des essences qui grossiront pendant des décennies, capables de porter une ombre large sans multiplier les points d’arrosage. On laisse l’eau de pluie s’infiltrer directement là où elle tombe, au lieu de la canaliser vers un réseau qui sature dès le premier orage d’été. Le droit va de plus en plus dans ce sens : des communes inscrivent désormais dans leur PLU, le plan local d’urbanisme, une part de sol à laisser perméable ; le zonage pluvial, qui dit quartier par quartier comment gérer l’eau de pluie, pousse lui aussi à infiltrer sur place plutôt qu’à évacuer plus loin. Les seuils varient d’une commune à l’autre et se lisent document par document, jamais sur la foi d’une brochure, fût-elle la nôtre.
Une cour d’école a des marquages au sol, des ballons crevés, une cloche qui sonne à heure fixe. Rien d’un manifeste. C’est peut-être pour cela que le geste y porte si loin : retirer quelques dizaines de mètres carrés de bitume, planter un arbre qui ombragera des enfants qu’on ne connaît pas encore, laisser la pluie retrouver son chemin sous nos pieds. Modestement, sans rien révolutionner, on redonne au lieu la capacité de respirer seul. Combien de cours, dans vos communes, n’attendent que ce geste-là ?
Guillaume Ciletti
Architecte HMONP - Fondateur de LIBER.ARCHI