On la répète partout : la termitière serait un chef-d’œuvre de climatisation naturelle, et il suffirait de la copier pour rafraîchir nos bâtiments sans la moindre machine. L’histoire est belle. Seulement la termitière ne climatise pas : elle respire. Et ce qui rafraîchit vraiment un bâtiment est plus simple, plus ancien, et déjà dans nos guides.

Un bâtiment peut-il vraiment se rafraîchir sans climatisation ? Oui, à notre sens, et sans prouesse technique : par un plan que l’air traverse de part en part, et par une masse qu’on décharge la nuit pour qu’elle absorbe la chaleur du jour. Voilà le vrai moteur. Et pour le comprendre, prenons un exemple très connu de la biomimétique, la termitière : voyons ce qu’il a de réellement intéressant, et ce qui relève du mythe.
Une termitière du genre Macrotermes, en Afrique australe, ou Odontotermes obesus, en Inde, ne tient pas la température de son nid comme le ferait un thermostat. Elle échange des gaz : elle évacue le gaz carbonique des millions d’ouvrières et de leur champignon, et fait entrer l’oxygène. Son moteur n’est pas une cheminée métabolique, c’est l’oscillation de chaleur entre le jour et la nuit, et le vent qui pousse l’air dehors. Les travaux de Hunter King, Samuel Ocko et Lakshminarayanan Mahadevan, à Harvard, l’ont montré en 2015 ; le physiologiste J. Scott Turner le pressentait déjà. La termitière ne rafraîchit pas. Elle respire.
Alors d’où vient la légende ? D’un beau bâtiment : l’Eastgate Centre de Harare, au Zimbabwe, dessiné par l’architecte Mick Pearce avec les ingénieurs d’Ove Arup, livré en 1996. On raconte partout qu’il copie la termitière. En réalité, il tient son confort d’un principe d’ingénieur solide et bien plus ancien que la biomimétique : une forte inertie qu’on refroidit la nuit par un balayage d’air, avec l’appoint de ventilateurs. Ses concepteurs et la presse ont avancé qu’il consomme une faible part de l’énergie d’un immeuble climatisé comparable ; le bâtiment le revendique, mais, à notre connaissance, aucune mesure indépendante n’est venue l’établir, et la nuance compte. L’Eastgate est un bon bâtiment. Son récit d’inspiration est une légende fausse, mais une légende qui inspire des architectures innovantes.
Ce qui voyage d’un climat à l’autre, ce n’est donc pas l’objet exotique, c’est la physique. Trois leviers, tous vieux comme l’habitat. Le traversant : deux façades opposées qui s’ouvrent, et l’air balaie le volume au lieu de stagner. Le tirage : l’air chaud, plus léger, monte et s’échappe par le haut, comme dans une cheminée. Et la surventilation nocturne, la plus efficace sous nos climats : on ouvre grand la nuit pour refroidir les murs et les planchers lourds, qui boivent ensuite la chaleur du jour. En climat tempéré, avec une construction lourde et un bon balayage nocturne, les études chiffrent 3,6 à 4,3 °C gagnés sur la pointe pendant une vague de chaleur. C’est réel, et il est honnête d’en dire aussi les limites : dans un centre-ville qui reste chaud après le coucher du soleil, sur des nuits déjà tropicales, le procédé s’essouffle, et il ne fera pas tout dans les étés qui nous attendent.
Le reste tient au lieu, et ne se transplante pas. Le badgir, la tour à vent de Yazd, en Iran, suppose un désert : un air très sec, un grand écart entre le jour et la nuit, un vent régulier, et souvent un couplage à l’eau fraîche des citernes enterrées. Rien de tout cela sous nos ciels humides (et l’eau, c’est justement le sujet de l’article jumeau). Le moucharabieh, lui, aère un peu, mais sa vraie force est ailleurs : c’est un filtre à lumière, une machine à ombre. Copier la tour ou le claustra pour la silhouette, ce serait garder le folklore et oublier la leçon. La leçon, c’est la physique de l’air.
Concrètement, chez nous, cela tient en trois gestes, du plus sûr au plus engageant. D’abord, dès l’esquisse, chercher le plan traversant, pour qu’aucune pièce ne soit borgne d’un seul côté : en maison, c’est souvent affaire de dessin ; en logement collectif, il se négocie, l’épaisseur du bâtiment et la distribution des logements s’en mêlent, et c’est justement à l’esquisse que cette négociation se joue. Ensuite, prévoir des ouvrants hauts et bas manœuvrables sur une masse laissée accessible à l’air, pour la décharger la nuit : low-tech, robuste, rien à débrancher. Enfin, si le projet le mérite, une cheminée de tirage en toiture, le badgir revisité en conduit d’extraction, à caler avec un bureau d’études. Rien de révolutionnaire là-dedans, et c’est tant mieux : la réglementation française valorise désormais le confort d’été, et ces gestes-là ne tombent pas en panne et ne pèsent pas sur la facture d’énergie. Reste une question, la seule qui vaille sur un chantier : et si, avant de commander une climatisation, on regardait d’abord comment l’air veut traverser la maison ?
Guillaume Ciletti
Architecte HMONP — Fondateur de LIBER.ARCHI