Sous un arbre planté en pleine terre, l’eau s’infiltre, la fraîcheur s’installe, la vie circule, sans pompe ni contrat d’entretien. Avant de faire monter le végétal sur le bâtiment, regardons ce que le sol sait déjà faire.

Vaut-il mieux planter en pleine terre ou végétaliser le bâtiment ? À notre sens, la réponse tient en peu de mots : il est presque toujours plus simple, moins coûteux et plus sain de planter dans le sol qui est déjà là que de reconstituer un sol artificiel sur une dalle ou le long d’une façade. Un arbre en pleine terre descend chercher son eau, s’ancre, noue sous nos pieds ses alliances avec les champignons et les vers ; le même arbre en bac dépendra toute sa vie d’une terre reconstituée, d’une pompe et d’un contrat d’entretien. L’un s’émancipe. L’autre reste sous perfusion.
Car un sol vivant travaille. Il boit la pluie au lieu de la renvoyer saturer les réseaux ; il rafraîchit l’air d’été par l’eau qu’il retient et l’ombre qu’il porte ; il abrite une faune discrète et considérable, du ver de terre au carabe ; il relie. Sans contrat. Un jardin en pleine terre est traversable : un hérisson y passe, une graine y voyage, une racine y rejoint celle du voisin. C’est cela, une continuité écologique : non pas une bande verte sur un plan, mais un chemin réel pour le vivant. Aucune terre reconstituée, aussi bien conçue soit-elle, ne rend l’ensemble de ces services ; au mieux elle en imite quelques-uns, au prix d’une épaisseur, d’une structure et d’un arrosage.
La preuve la plus parlante que nous connaissions se trouve à Paris, le long de la Petite Ceinture, l’ancienne voie ferrée. La Ferme du Rail, de l’agence Grand Huit, cultive 1 800 m² de pleine terre pour 833 m² bâtis : un verger, une butte de permaculture, une serre-restaurant. Le sol y produit des légumes, de l’emploi, de la fraîcheur. Pas de ligne d’entretien qu’on rabotera dans dix ans : un sol qui, littéralement, paie son jardinier.
À côté de cela, les grandes végétalisations du bâti ont beaucoup démontré, et il faut les saluer. Le Bosco Verticale, à Milan, démontre depuis plus de dix ans qu’une structure peut porter des arbres à trente mètres du sol et les garder vivants ; sa déclinaison sociale d’Eindhoven, le Trudo Vertical Forest, montre que le principe tient dans un budget de logement social ; à Sydney, le mur végétal de One Central Park apporte un ombrage qui allège la climatisation. Mais aucun de ces projets ne touche terre. Tout y est en bacs, arrosé à vie, entretenu par des jardiniers cordistes ; à Milan, l’entretien revient à quelque 63 €/m² par an. Ces prouesses laissent la question du sol entière : elles prouvent qu’on peut planter le bâtiment, pas qu’il faille commencer par là.
Il arrive pourtant que la pleine terre n’existe pas : une dalle de parking sous la cour, un centre-ville sans un mètre carré disponible, un sol pollué qu’on ne peut pas ouvrir. Alors oui, reconstituer un sol sur le bâti est légitime, et c’est parfois la seule prise qu’un site offre au vivant. Mais on le fait en assumant tout ce que cela implique : une épaisseur de terre réelle, une structure dimensionnée pour la porter, un arrosage pensé dès l’esquisse, et surtout un gestionnaire nommé et budgété avant le premier coup de crayon. La hiérarchie, elle, ne bouge pas : la pleine terre d’abord, le sol reconstitué sur dalle ensuite, les bacs en dernier recours.
Le droit, d’ailleurs, prend le même chemin : la trajectoire de sobriété foncière engagée en France valorise la désimperméabilisation, c’est-à-dire le fait de rendre les sols à la pluie ; et des coefficients de pleine terre apparaissent dans les plans locaux d’urbanisme récents. Les seuils varient et se vérifient document par document, mais la direction est nette : le sol redevient une pièce du projet, au même titre que la structure ou l’enveloppe.
Alors, avant de dessiner une toiture végétalisée, une question simple : qu’avons-nous fait du sol ? S’il reste un mètre carré à désimperméabiliser, à planter, à relier, commençons par lui. Un mur se monte en une saison ; un arbre met une génération à donner son ombre. Raison de plus pour le planter d’abord.
Guillaume Ciletti
Architecte HMONP - Fondateur de LIBER.ARCHI
