Sous un arbre planté en pleine terre, l’eau s’infiltre, la fraîcheur s’installe, la vie circule, sans pompe et avec peu de soins. Avant de faire grimper des plantes sur le bâtiment, regardons ce que le sol sait déjà faire.

Vaut-il mieux planter en pleine terre ou végétaliser le bâtiment ? À notre sens, presque toujours en pleine terre. Planter dans le sol qui est déjà là est plus simple, moins coûteux et plus sain que de reconstituer un sol artificiel sur une dalle ou le long d’une façade. Un arbre en pleine terre descend chercher son eau, s’ancre, noue sous nos pieds ses alliances avec les champignons et les vers ; le même arbre en bac dépendra toute sa vie d’un sol reconstitué, d’une pompe et d’un contrat d’entretien. L’un s’émancipe. L’autre reste sous perfusion.
Car un sol vivant travaille. Il boit la pluie au lieu de la rejeter vers des réseaux saturés ; il rafraîchit l’air d’été par l’eau qu’il retient et l’ombre des arbres qu’il nourrit ; il abrite une faune discrète et considérable, du ver de terre au carabe. Le tout pour presque rien. Enfin, il relie : un jardin en pleine terre est traversable, un hérisson y passe, une graine y voyage, une racine y rejoint celle du voisin. C’est cela, une continuité écologique : un chemin que le vivant emprunte vraiment. Aucun sol reconstitué, aussi bien conçu soit-il, ne rend l’ensemble de ces services ; au mieux elle en imite quelques-uns, au prix d’une épaisseur, d’une structure et d’un arrosage.
L’exemple le plus parlant que nous connaissions se trouve à Paris, le long de la Petite Ceinture, l’ancienne voie ferrée. La Ferme du Rail, de l’agence Grand Huit, plante 1 800 m² autour de 833 m² bâtis, complétés par des toitures potagères : un verger, une butte de permaculture, une serre-restaurant. Le sol y produit des légumes et de l’emploi. Ici, le programme part du sol, et le bâtiment s’est dessiné autour de lui ; ses toitures potagères complètent la pleine terre sans la remplacer.
À côté de cela, les grands bâtiments plantés d’arbres méritent d’être salués. Le Bosco Verticale de Stefano Boeri, à Milan, démontre depuis plus de dix ans qu’une structure peut porter des arbres en hauteur et les garder vivants. À Eindhoven, le Trudo Vertical Forest transpose le principe au logement social. À Sydney, le mur végétal de One Central Park ombrage les logements l’été. Mais aucun de ces projets ne touche terre. Tout y est hors-sol et arrosé à vie ; à Milan, des jardiniers cordistes taillent les arbres le long des façades, un entretien que la copropriété paie chaque année. Ces prouesses laissent la question du sol entière : elles montrent qu’on sait planter un bâtiment, sans rien dire du sol qu’il recouvre.
Il arrive pourtant que la pleine terre n’existe pas : une dalle de parking sous la cour, un centre-ville sans un mètre carré disponible, un sol pollué qu’on ne peut pas ouvrir. Alors oui, reconstituer un sol sur le bâti est légitime, et c’est parfois la seule prise qu’un site offre au vivant. Mais on le fait en assumant tout ce que cela implique : une épaisseur de terre réelle, une structure dimensionnée pour la porter, un arrosage pensé dès l’esquisse, et surtout un gestionnaire nommé et budgété avant le premier coup de crayon. La hiérarchie, elle, ne bouge pas : la pleine terre d’abord, le sol reconstitué sur dalle ensuite, les bacs en dernier recours. C’est un ordre de priorité, qui n’interdit pas de combiner les trois sur un même projet.
Le droit, d’ailleurs, prend le même chemin. La trajectoire de sobriété foncière engagée en France valorise la désimperméabilisation, c’est-à-dire le fait de rendre les sols à la pluie. Et des coefficients de pleine terre apparaissent dans les plans locaux d’urbanisme récents. Les seuils varient et se vérifient document par document, mais la direction est nette : le sol redevient une pièce du projet, au même titre que la structure ou l’enveloppe.
Alors, avant de dessiner une toiture végétalisée, une question simple : qu’avons-nous fait du sol ? S’il reste un mètre carré à désimperméabiliser, à planter, à relier, commençons par lui. Une toiture végétalisée se pose en une saison ; un arbre met une génération à donner son ombre. Raison de plus pour le planter d’abord.
Guillaume Ciletti
Architecte HMONP - Fondateur de LIBER.ARCHI
