Au fond de mon jardin, un bassin creusé en 2005 garde une eau claire en toute saison, sans chlore ni lampe UV. Ce qui la tient claire pousse, fleurit et plonge ses racines dans l’eau. Ce que cela dit, et ne dit pas, à qui rêve d’une piscine naturelle.

Comment une eau reste-t-elle claire sans chlore ? Parce qu’un écosystème y travaille. Les plantes, avec le où elles s’enracinent, consomment les nutriments dont les algues auraient besoin pour proliférer ; on ne stérilise pas, on équilibre. Je le sais par un bassin, pas par une piscine : le mien fait environ huit mètres carrés, profond de trente centimètres à un mètre, et personne n’y nage. Depuis 2005, l’eau y est claire en toute saison. Vingt ans d’observation ne remplacent pas un calcul, mais ils montrent que le principe tient.
Ce qui travaille, dans ce bassin, porte des noms : Iris pseudacorus, Caltha palustris, Pontederia lanceolata, Cyperus involucratus, Equisetum scirpoides, Potamogeton lucens, des nénuphars ; certaines plantes sont venues toutes seules, en passagères clandestines. Leurs racines plongent dans l’eau et y puisent les nutriments : les algues en trouvent moins, et s’installent plus difficilement. Sous la surface, des rochers hébergent la micro-faune qui fait le reste.
Ce travail du vivant a pourtant besoin d’un peu de technique. Une pompe en circuit fermé remonte l’eau vers un bac en surplomb, d’où elle revient au bassin par une lame d’eau qui l’oxygène et la met en mouvement. Elle ne stérilise rien, elle fait circuler.
Une demi-journée par an suffit à l’entretien : on retire de la végétation, pour laisser aux plantes la place de pousser. C’est leur croissance qui nettoie l’eau. On récolte le filtre, puisque le filtre, ici, ce sont les plantes. Ce bassin d’agrément montre au moins ceci : l’équilibre biologique dure depuis deux décennies, sans produit ajouté.
Il accueille aussi du monde. Une piscine chlorée n’offre qu’une eau stérile, où la petite faune vient boire à ses risques ; ici, on voit des libellules, une flore spontanée, des pontes d’amphibiens contre la berge. Des poissons rouges y vivent aussi. Dans un bassin pensé d’abord pour les amphibiens, on discuterait leur présence, car ils risquent de s’attaquer aux pontes.
La piscine naturelle transpose ce principe à l’échelle de la baignade : une zone de nage, et à côté d’elle une zone de régénération plantée qui fait ce que mon bassin fait sur toute sa surface. Nous n’en avons jamais construit : ce que nous apportons ici, c’est un regard de concepteur et de paysagiste, pas un retour de chantier.
L’échelle change tout. Des baigneurs apportent des germes et des nutriments qu’un bassin d’agrément ne connaît pas, et une eau claire n’est pas pour autant une eau saine pour s’y baigner. Plus on attend d’une eau qu’elle garde une qualité constante, plus il faut dimensionner l’ensemble : la part de surface plantée par rapport à la surface de nage, le profil des berges. Et avant le premier trait, une question : qui entretiendra, à quelle fréquence, avec quel budget ?
Une eau vivante, il faut la décrire d’avance. Elle est ambrée, pas turquoise ; elle a ses algues de printemps, le temps que les plantes redémarrent ; elle invite des hôtes qu’on n’a pas conviés. Annoncé, tout cela devient le charme du lieu ; découvert, un défaut. Qui veut une eau de gel douche, lisse et bleue, doit le savoir avant de creuser.
Côté droit, le statut d’un bassin de baignade naturelle reste flou : une réponse ministérielle de 2023 l’exclut des règles de sécurité des piscines privées, mais elle n’a pas force de loi. Les formalités, elles, dépendent de la taille du projet comme de la commune ; on se renseigne donc en mairie avant de creuser. Et même quand rien ne l’impose, on pense à la sécurité des jeunes enfants, par simple bon sens.
Après quoi, on plante. Vingt étés que je vois mon bassin à l’œuvre : la lame d’eau chante, les nénuphars s’ouvrent, l’eau reste claire.
Guillaume Ciletti
Architecte HMONP - Fondateur de LIBER.ARCHI