Vue d’en haut, deux toitures vertes se ressemblent. Posez-vous dessus : l’une est un tapis, fin, uniforme, silencieux ; l’autre a des creux, des bosses, une pierre plate, une flaque de rien du tout où un oiseau se pose. Ce n’est pas la même toiture.

Une toiture végétalisée sert-elle vraiment la biodiversité ? Pas toujours, à mon sens : un tapis de sedum, aussi vert soit-il en photo, n’est pas un écosystème. Il faut peu de substrat pour le faire tenir, une seule famille de plantes grasses pour le faire fleurir en juin, et aucun relief pour lui donner de la vie. Une toiture réellement vivante, elle, se lit comme un sol : des épaisseurs qui varient, des creux qui gardent l’eau, des refuges où quelque chose peut se cacher. Ce n’est pas la même toiture, ni le même projet.
Le tapis de sedum a un mérite réel : il retient un peu d’eau de pluie, il isole un peu l’été, il verdit une image. Mais posé en couche mince et continue, il ne loge personne. Un carabe qui cherche l’ombre d’une pierre ne la trouve pas ; une abeille solitaire qui creuse dans du sable chaud n’a pas de sable ; un oiseau qui guette une flaque après l’averse ne trouve qu’un feuillage plat, ruisselant, sans prise. La monoculture verte est une toiture qui a l’air d’un jardin et se comporte comme une moquette.
Ce qui change tout, ce sont les reliefs. Une toiture pensée pour le vivant varie ses épaisseurs de substrat, mince par endroits, profonde ailleurs, et cette seule variation suffit à faire pousser des espèces différentes selon les zones, sèches sur les bosses, plus fraîches dans les creux. On y pose des matériaux qui ne servent à rien pour l’étanchéité et à tout pour l’accueil : un tas de bois mort, un lit de sable, des galets empilés en tas irrégulier, une mare de quelques centimètres qui s’assèche l’été et se remplit l’hiver, comme une vraie mare. Rien de spectaculaire. Une diversité de petites conditions, côte à côte, plutôt qu’un matelas mince partout.
Le droit, ici, en demande déjà plus qu’un tapis. La loi impose, sur une large part des bâtiments non résidentiels neufs, une toiture végétalisée ou solarisée : 40 % de la surface depuis cet été, 50 % dès l’été prochain. Et le texte ne se contente pas d’exiger du vert : il demande un système qui favorise, noir sur blanc, « la préservation et la reconquête de la biodiversité ». Une réglementation qui écrit ce mot n’attend pas un tapis décoratif posé pour cocher une case ; elle demande, si on la lit vraiment, ce que le relief seul peut donner. Le détail des seuils et du champ d’application se vérifie dossier par dossier, jamais sur parole, mais la lettre du texte pousse déjà dans le sens du vivant, pas seulement du vert.
C’est le prolongement direct de ce que nous disions à propos de la pleine terre : reconstituer un sol sur un toit n’est jamais le premier choix, seulement celui qui reste quand le sol naturel n’est plus accessible. Mais puisqu’il faut construire une structure pour le porter, l’étanchéifier, l’arroser parfois, et nommer quelqu’un pour s’en occuper, autant que ce sol reconstitué vaille quelque chose. La différence, entre un tapis plat et une toiture à reliefs, tient surtout à la conception amont, pas au chantier : un paysagiste consulté à l’esquisse coûte moins cher qu’un lot d’étanchéité repris après coup.
Alors, la prochaine fois qu’un plan de toiture arrive sur la table, une question simple avant de dessiner : cette toiture aura-t-elle un relief, ou sera-t-elle plate sous son vert ? Un tapis se déroule. Un habitat, lui, se dessine.
Guillaume Ciletti
Architecte HMONP — Fondateur de LIBER.ARCHI