Un point d’eau sans chlore, même petit, attire la vie au jardin, et la mare en est la forme la plus riche. Quant aux moustiques, selon une étude du Cerema, la réserve d’eau de pluie d’une maison, pas plus grande qu’une bassine, en a produit autant qu’un bassin planté de 1 600 m².

Si nous ne devions conseiller qu’une chose pour la biodiversité d’un jardin, ce serait un point d’eau sans chlore, même petit. Sa forme la plus riche est la mare : une étendue d’eau peu profonde aux berges en pente douce, remplie par la pluie, sans pompe ni filtre. Une libellule se pose sur un jonc, et un soir de printemps, peut-être, quelqu’un se met à chanter dans l’eau.
Pourquoi l’eau ? Parce qu’une mare offre plusieurs milieux en un seul. La rive humide, la frange des plantes qui ont les pieds dans l’eau, la surface où l’on se pose, le fond où l’on se cache : chaque étage a ses habitants. Les larves de libellules grandissent sous l’eau avant de s’envoler ; un jardin sans eau ne les verra jamais naître.
De là, une hiérarchie simple. Une piscine chlorée ne sert qu’aux nageurs. Une baignade naturelle partage son eau avec la faune de sa zone plantée. Dans une mare, toute l’eau sert aux plantes et aux bêtes. Cet ordre va dans le sens de notre article « Le sol d’abord » : sans bâche, le fond d’une mare est un sol vivant, simplement gorgé d’eau.
Le bassin que j’ai creusé en 2005 au fond de mon jardin montre que même un point d’eau imparfait attire la vie. Une pompe y fait circuler l’eau, une membrane le rend étanche, des poissons rouges y vivent. Des plantes s’y sont pourtant installées d’elles-mêmes, et une grenouille est venue y vivre : énormément de bruit pour sa taille, une ambiance immédiate, que tout le monde ne supporte pas. Si vous creusez pour accueillir cette petite faune, laissez les poissons de côté : selon le karch, centre suisse pour la protection des amphibiens, la plupart des poissons mangent les œufs et les têtards, et certaines espèces, comme la grenouille rousse, en souffrent particulièrement.
Et les moustiques ? Leurs larves grandissent dans l’eau calme, et une mare en contient. Pourtant, selon un rapport du Cerema, l’établissement public d’expertise de l’État, la réserve d’eau de pluie d’une maison, pas plus grande qu’une bassine (0,32 m²), a produit au plus fort de l’été 2023 autant de moustiques adultes qu’un bassin planté de 1 600 m². L’étude suivait six bassins routiers en Lorraine : dans ceux qui gardent leur eau toute l’année, les larves restent très rares, et elle l’explique d’abord par les autres petits animaux de l’eau, qui les mangent. Côté maison, le moustique tigre se contente de moins encore : selon l’Agence régionale de santé d’Île-de-France, quelques millimètres d’eau suffisent à ses larves. Videz régulièrement soucoupes et seaux, débouchez les gouttières, et laissez la mare à ses habitants.
Pour les enfants, le risque existe quel que soit le point d’eau. Selon le ministère des Sports, un jeune enfant est en danger dès 20 centimètres d’eau. La loi qui impose une barrière ou une alarme vise les piscines enterrées ; selon le ministère de l’Écologie, elle ne concerne pas les mares ni les bassins d’ornement. Le propriétaire demeure pourtant responsable de ce qui se passe chez lui, et un règlement de lotissement ou de copropriété peut exiger davantage. Une berge douce aide à ressortir de l’eau ; si de jeunes enfants fréquentent le jardin, nous conseillons une clôture, et rien ne remplace leur surveillance.
Avant de creuser, une démarche en mairie est nécessaire. Selon l’article 92 du règlement sanitaire départemental de la Savoie, repris à l’identique en Haute-Savoie*, la création d’une mare demande l’autorisation du maire. Elle y est interdite à moins de 35 mètres des sources, forages et puits, ainsi que des ouvrages qui transportent ou stockent de l’eau destinée à la consommation ou à l’arrosage des cultures maraîchères ; et à moins de 50 mètres des habitations occupées par des tiers, des zones de loisirs et des établissements recevant du public. Chaque département a son propre règlement : la mairie dit ce qui s’applique chez vous.
Le modèle de ce règlement date de 1978 et vise l’eau stagnante, au nom de la salubrité. Or, dans l’étude du Cerema, l’eau permanente des bassins plantés abritait très peu de larves. Selon la Société nationale de protection de la nature, un tiers à la moitié des mares françaises ont disparu depuis 1950, chiffre ancien ; un Plan d’actions mares de 2025 veut en restaurer ou en créer 30 000 d’ici 2030 et « lever les obstacles réglementaires » à leur préservation. Nous trouvons dommage que les jardins serrés, où la maison voisine est souvent à moins de 50 mètres, en restent privés. Reste le chant des grenouilles, qui fait le charme d’une mare au printemps et peut devenir un grief pour qui l’entend la nuit, fenêtre ouverte. Par exemple, la justice a déjà ordonné de combler une mare à la suite d’un litige de voisinage.
Ensuite, la pelle et la patience. Donnez aux berges une pente douce : la petite faune y entre et en ressort, les plantes s’y étagent. Une souche ou quelques pierres au bord ajoutent des abris. La terre décide de la suite : un sol argileux retient l’eau, un sol sableux ou caillouteux la laisse s’infiltrer. Selon le terrain, la mare gardera son eau toute l’année, baissera pendant l’été, ou devra recevoir un fond étanche pour la retenir. Avant de se lancer, creusez un petit trou d’essai, remplissez-le et regardez combien de temps l’eau y reste. Puis on laisse la pluie faire le plein et on attend : les premiers habitants arrivent sans invitation.
* Règlements consultés le 6 octobre 2026 dans la version mise en ligne par l’Agence régionale de santé Auvergne-Rhône-Alpes (2017). Ils peuvent avoir évolué depuis : votre mairie vous dira ce qui s’applique.
Guillaume Ciletti
Architecte HMONP - Fondateur de LIBER.ARCHI